10 questions à Sylvain Bouzat
En 2019, nous avions tenté de saisir un peu de ce que Sylvain Bouzat avait vu et ressenti lors de son voyage autour de l’Himalaya, les personnes qu’il avait rencontrées et les conversations qu’il avait eues avec elles. Quatre ans plus tard, il a emmené son appareil moyen format au Pakistan et nous avons eu le privilège de développer ces incroyables portraits et photos de voyage argentiques.
Ne jamais regarder l’écran pour valider l’image et se rassurer signifie se détacher du résultat et rester dans le processus créatif du moment présent, en se faisant confiance.
Nous étions intrigués et impatients d’en savoir plus sur son approche pour documenter ses périples. Notre curiosité nous a donc conduits à une discussion passionnante avec lui, au cours de laquelle il a répondu à toutes nos questions et, nous l’espérons, aux vôtres également !
10 QUESTIONS À SYLVAIN BOUZAT
QU’EST-CE QUI VOUS A POUSSÉ À ALLER AU PAKISTAN ?
Depuis plusieurs années, j’essaie de voyager avec mon appareil moyen format dans des pays moins touristiques (comme le Bhoutan, l’Oman, l’Albanie) ou dans des endroits de pays où peu de touristes se rendent (comme des vallées reculées au Népal ou chez les indigènes mexicains du Chiapas, par exemple). J’aime aussi aller dans les grandes villes et me perdre dans des quartiers dépourvus d’attractions touristiques majeures (comme New Delhi, Katmandou, Tirana).
Comme je l’évoquais à la fin de cette interview de 2019, le Pakistan me trottait déjà dans la tête. Une opportunité de dernière minute s’est présentée et j’ai décidé de partir. 24 heures avant mon départ de Paris, je n’avais toujours pas mon visa d’entrée. Un bon début pour ce nouveau voyage !
COMMENT ABORDEZ-VOUS LA PHOTOGRAPHIE DE RUE DANS LES ESPACES PUBLICS ?
COMMENT CHOISISSEZ-VOUS VOS SUJETS ?
Cela dépend du pays et j’essaie de m’adapter à ma destination. On n’aborde pas les gens au Maroc comme on le fait au Mexique ou au Népal. Les deux premiers jours sont souvent des périodes de transition et d’acclimatation. Une fois que j’ai recueilli des informations sur les coutumes et les gestes interdits (par exemple, toucher la tête d’un enfant en Indonésie en pensant que c’est un geste amical), j’essaie d’approcher les gens avec calme et bienveillance, en leur demandant dans leur langue la permission de faire un portrait.
Je n’attends rien. Si c’est un refus, ce n’est pas grave et je passe à autre chose. J’aime aussi rester dans des endroits où la lumière m’intéresse et me faire oublier. Je reste vigilant pour repérer les visages ou les personnes qui m’intéressent tout en interagissant avec mon environnement (marchands, enfants, etc.).
Pour mes portraits, je choisis des personnes aux visages expressifs, comme on dit en français, « une gueule ». Je fais également attention aux vêtements. Je trouve de plus en plus difficile de photographier des personnes de pays lointains portant des vêtements occidentaux ou des logos de marques. C’est pourquoi j’ai beaucoup d’images de personnes plus âgées qui portent encore des vêtements traditionnels ou culturellement ancrés dans le patrimoine de leur pays. Cela permet de voyager encore plus à travers les photos.
Pour les photos prises sur le vif, j’essaie d’être mobile et d’anticiper les mouvements et la lumière. C’est la partie la plus difficile, à mon avis, car il est compliqué de passer incognito, surtout dans un pays comme le Pakistan armé d’un appareil moyen format, où le nombre de touristes passant leur journée dans la rue est proche de zéro ! Comme en Inde, les gens sont très curieux et vous regardent constamment. Capturer des photos spontanées et bien composées n’est pas facile. Il faut soit être accepté dans un groupe ou un lieu, soit être aussi discret que possible.
EN QUOI CETTE EXPÉRIENCE ÉTAIT-ELLE DIFFÉRENTE PAR RAPPORT À D’AUTRES LIEUX ?
Le Pakistan est un pays relativement peu touristique. La grande majorité du tourisme est un tourisme de haute montagne vers le K2. Je savais que je ne croiserais pas beaucoup de voyageurs, mais n’en croiser presque aucun a été une véritable surprise. Et j’ai adoré ça.
Pas de marchandage, les Pakistanais sont absolument ravis de passer du temps avec un étranger. J’ai été invité des milliers de fois à prendre le thé, partager un repas, discuter ou simplement m’asseoir à côté des habitants. Une personne a même payé mon repas dans un restaurant sans rien dire et est repartie avec un sourire. J’ai été époustouflé par l’hospitalité.
Il faut aussi noter que le pays n’est pas des plus sûrs en ce moment. Les talibans voisins, qui ont repris le contrôle de l’Afghanistan, semblent gagner en confiance au Pakistan également. L’actualité est souvent dominée par des attentats ou des attaques. À Peshawar, j’ai dû être accompagné d’un garde armé pour me déplacer dans la rue. C’était une expérience nouvelle pour moi.
J’ai pu prendre des photos dans un camp de réfugiés afghans. Ce fut une autre belle expérience, bien qu’assez éprouvante à mes yeux. Ces personnes sont bloquées au Pakistan sur une terre aride et souhaitent obtenir l’asile politique et le statut de réfugié. Ces Afghans avaient tous des métiers qualifiés, une éducation, et ont pu fuir leur pays parce qu’ils gagnaient leur vie. Ils finissent par dormir sous des tentes de fortune.
Je suis en contact avec quelqu’un du camp et je veux les aider avec mes images et mon regard. J’espère retourner dans ce camp pour poursuivre ce travail documentaire en argentique et présenter un ensemble cohérent montrant des photos de leur vie quotidienne.
QUELLE A ÉTÉ LA PARTIE LA PLUS DIFFICILE DE VOTRE VOYAGE ?
Quand je pars en voyage, j’essaie de ne pas avoir d’itinéraire fixe. J’aime me laisser la possibilité de changer mes plans à la dernière minute. Cette liberté me permet de suivre réellement mon instinct en fonction de la météo et, surtout, des personnes que je rencontre.
Je n’avais pas vraiment prévu d’aller dans l’Himalaya et de faire face à des températures tombant à -14 degrés Celsius par endroits. Je n’étais pas équipé de vêtements pour affronter un tel froid.
D’autant plus que j’ai vite réalisé qu’il était assez difficile de trouver des endroits chauds : tous les restaurants sont ouverts, tout le monde est dans la rue, les maisons d’hôtes et hôtels ne reçoivent principalement que des touristes pakistanais qui ne voyagent pas hors saison, surtout en janvier, la période la plus froide. Les « hôtels » sont donc vides et très froids.
Pour se déplacer en montagne, le 4X4 n’avait qu’une petite bâche, pas de chauffage. En résumé, le froid constant a été vraiment très difficile pour moi. Surtout pour manipuler les pellicules avec les mains gelées. Je sais maintenant ce que c’est que d’affronter le froid, d’autant plus que je suis à la base quelqu’un de frileux.
AVEZ-VOUS UNE PELLICULE ET UN MATÉRIEL PRÉFÉRÉS ?
Ma pellicule de cœur est la Portra 800. J’adore son rendu très chaud, surtout lorsqu’il y a une belle lumière le matin ou le soir. Pour moi, il y a toujours un effet « wow ». Malheureusement, ce film est devenu très cher et je ne peux pas me permettre de griller une centaine de rouleaux pour chaque projet de voyage.
Alors je me contente de la Portra 400, que je surexpose légèrement. Pour moi, c’est la pellicule qui s’adapte à un large éventail de situations lumineuses et qui possède un rendu très homogène et chaud lorsqu’elle est bien (sur)exposée. Elle supporte aussi très bien d’être poussée quand la lumière manque. C’est le 4X4 des pellicules à mes yeux.
Ayant un stock important de Portra 160, j’en ai aussi beaucoup utilisé lors de ce voyage. Je la shoote toujours en la poussant à +1. Dans les endroits à lumière diffuse, je trouve qu’elle a un rendu particulier, très rétro, avec des tons bruns dans les ombres. Je la trouve plus exigeante et moins flexible.
Je devrais essayer la Kodak Gold 120 pour réduire les coûts de chaque projet en moyen format. Je sais que Jonathan Canlas l’a complètement adoptée, mais je n’ai pas encore réussi à percer sa formule magique pour l’exposer au mieux ! Il faudra que je fasse des tests cet été.
Avec la photographie numérique, il est nettement plus facile de capturer des moments spontanés. La mise au point et l’exposition sont gérées automatiquement, et vous pouvez prendre une rafale de 10 clichés pour ne garder que le meilleur. De plus, les appareils hybrides sont désormais très petits, et vous pouvez incliner l’écran et le tenir au niveau du ventre tout en regardant vers le bas. Un de mes amis a pu photographier des femmes en burqa avec un téléobjectif sans être remarqué. Je n’aurais jamais pu faire cela avec un moyen format dans la rue.
MAIS, la magie n’opère pas pour moi. Réfléchir intensément à chaque clic, anticiper chaque mouvement, vérifier la lumière, c’est être totalement et intensément dans le moment présent.
Ne jamais regarder l’écran pour valider l’image et se rassurer signifie se détacher du résultat et rester dans le processus créatif du moment présent, en se faisant confiance.
Chaque image, même imparfaite (le pied d’une personne coupé parce qu’elle a bougé, un regard qui se tourne vers l’appareil au moment de la prise de vue pour les instants spontanés, une superposition imparfaite due à un cliché unique), gagne en force, en valeur et en sens à mes yeux. Chaque prise de vue est si réfléchie que même un mois après avoir reçu les scans, je peux remettre chaque photo dans l’ordre en me souvenant précisément de chaque instant. Ce n’est pas possible en numérique, où une fois que le compteur s’emballe, on perd le fil du moment présent en absorbant trop d’images dans le viseur.
QUEL CONSEIL DONNERIEZ-VOUS À QUELQU’UN QUI VEUT COMMENCER À SHOOTER ?
Je conseillerais de commencer avec un seul type de pellicule après avoir mûrement réfléchi à ce quela personne souhaite photographier. (Par exemple, une Kodak Gold peu coûteuse ou une HP5 pour le noir et blanc.) En utilisant la même pellicule plusieurs fois et en notant soigneusement les réglages utilisés pour chaque cliché, la personne peut comprendre ce qu’elle fait et comment ses images réagissent à ses choix au moment de la prise de vue.
À partir de là, le photographe peut essayer d’autres pellicules et progresser dans son parcours.
Je recommanderais également de toujours avoir une cellule si vous voulez un rendu cohérent sur l’ensemble de vos images. En mesurant précisément et régulièrement la lumière, votre travail sera homogène en termes de rendu. À moins que vous ne préfériez une approche plus rock ’n’ roll et laissiez libre cours à votre créativité, je recommande toujours l’utilisation d’un posemètre. Même les meilleurs photographes capables d’estimer la lumière à l’œil nu en portent toujours un, et ce n’est pas seulement pour le style !
Mon dernier conseil serait de ne jamais abandonner. Il peut arriver que vous soyez déçu par les images que vous produisez, et c’est normal. On progresse par la répétition et la pratique, déclenchement après déclenchement. Cela m’arrive pour chaque projet photographique, et on apprend à être plus indulgent envers soi-même (bienveillance).
UN CONSEIL POUR LES PHOTOGRAPHES QUI ENVISAGENT DE VOYAGER AU PAKISTAN OU VERS D’AUTRES DESTINATIONS MÉCONNUES ?
Hmm, question un peu difficile. Cela dépend de chaque personne et du style de voyage qu’elle a déjà expérimenté. Pour quelqu’un qui a déjà beaucoup voyagé en sac à dos, qui est à l’aise avec les transports, la foule, et curieux des autres cultures, il n’y aura pas de problème particulier, notamment pour la vie de rue à Peshawar, par exemple.
Une autre personne habituée aux treks bien organisés peut aussi voyager très facilement dans les zones touristiques du Pakistan dédiées aux sports de haute montagne, qui attirent d’ailleurs un bon nombre d’alpinistes. Ce tourisme spécifique a certainement influencé l’organisation des modes de vie pour recevoir ces sportifs et leur offrir des services plus adaptés.
Si je parle de mon expérience, qui consiste clairement à vivre la vie de rue et rencontrer les habitants, il faut déjà être habitué aux relations humaines avec des inconnus, rester dans un état d’esprit de bienveillance et sans jugement. (Jugement de la vie ou des coutumes locales, des codes vestimentaires, des habitudes ou des façons de faire parfois diamétralement opposées à nos valeurs et pratiques.) Ce n’est parfois pas si simple, le cerveau humain (surtout occidental) est parfois bien conditionné et résiste. Il faut en être conscient et ne pas s’y accrocher, et tout se passe bien en lâchant prise et en gardant un esprit de découverte enfantin. Tout devient plus facile et plus fluide.
De manière plus générale, je dirais de bien s’assurer d’obtenir un visa avant de voyager au Pakistan et de ne pas oublier de vêtements chauds pendant la saison hivernale !
LA QUESTION LA PLUS REDOUTÉE : AVEZ-VOUS UN CLICHÉ PRÉFÉRÉ DE CE VOYAGE ?
Ma photo préférée du Pakistan est une photo d’une rue de Peshawar. Techniquement, cette photo n’a rien d’exceptionnel — c’est une photo que n’importe qui pourrait prendre. Mais pour moi, elle capture l’atmosphère que j’ai aimée à Peshawar et me procure une douce nostalgie.
C’est une belle lumière de fin d’après-midi, avec beaucoup de monde dans la rue mais il y a un calme et une sérénité que j’aime beaucoup. Le rappel des couleurs entre le jaune dominant qui répond au bleu des sacs plastiques, et les femmes en burqa qui traversent l’image.
J’ai d’autres photos plus fortes, mieux composées, avec des éléments graphiques intéressants ou encore des portraits intenses, mais cette image provoque beaucoup de sensations en moi, et c’est pour cela que je pense que c’est la plus belle à mes yeux, celle qui me donne envie de revivre ce moment précis à 100 %.
À VOUS DE NOUS POSER UNE QUESTION 🙂
Comment travaillez-vous précisément chez Carmencita Film Lab sur des images provenant de différents photographes, qui ont des styles et des manières de photographier très différents ?
Je suis toujours impressionné par les différences d’images et de rendus produits, tout en étant précis dans la livraison d’un travail qui répond à mes attentes (surtout pour ce projet au Pakistan !)
Merci pour votre travail incroyable et nos échanges toujours positifs pour arriver au résultat souhaité !
Nous suivons un processus de correction colorimétrique en deux étapes. La première étape a lieu au poste de scan, où nous effectuons les réglages de base de l’image. La deuxième étape est réalisée par notre équipe d’édition, qui adapte les réglages aux préférences individuelles du photographe.
C’est là que notre base de données s’avère utile 😉 Qu’ils soient amateurs ou pros, nous tenons un registre avec les profils de tous nos clients. Nous gardons une trace des préférences et des demandes spécifiques de chaque photographe, car chacun possède son propre style unique.
Cependant, l’élément le plus crucial de notre flux de travail est la communication ! C’est grâce à une communication continue entre nos clients et notre laboratoire que nous sommes en mesure de fournir les meilleurs résultats possibles.
☞ Consultez le flux Instagram de Sylvain pour plus de photos !
☞ Consultez notre flux Instagram pour découvrir d’autres artistes incroyables !


































